Si "la nuit, tous les chats sont gris", c'est également selon un gris à 18% de réflexion que nos chers appareils photos perçoivent la scène que nous leur demandons de reproduire. Certes, les mesures matricielles permettent, jusqu'à un certain point, de sauver la mise mais autant savoir comment agir afin que notre brave matou retrouve sa véritable couleur.

 

Le Zone System.

Développé par Ansel Adams et Fred Archer dans les années 1930, le concept du "zone system" permet de déterminer l'exposition correcte et, donc, d'anticiper sur le contraste du tirage final. Il travaillait avec des appareils photographiques grand format, des plaques de plus de 4 × 5 pouces permettant d'obtenir des image remarquablement piquées. Avec des photographes de San Francisco, notamment Edward Weston, il participa au groupe "f/64", créé en 1932,  un nom qui reprend celui de la plus petite ouverture relative disponible sur un objectif de chambre photographique et qui permet d'obtenir une très grande profondeur de champ.

Si la plus célèbre, et la plus chère à la vente, de ses photos est "Moonrise, Hernandez, nouveau Mexique", au risque d'en faire hurler certains, elle n'est pas ma préférée puisque je lui préfère, et de beaucoup, la toute aussi magnifique "Moon over Half Dome", ci-dessous.

 

Le jour où j'obtiendrai un tirage noir et blanc comparable, sans devoir en passer par la moulinette du logiciel de développement, je m'estimerai être un "bon" photographe, capable d'obtenir ce que je souhaitais et non ce qu'a capté, spontanément, mon coûteux boîtier, bardé d'automatismes, de mesure matricielle et d'algorithmes, peu détaillés d'ailleurs, de reconnaissance de scène.

Ceci étant posé, si la technique n'est fatalement plus la même puisque nous sommes passés de l'argentique au numérique, son principe de base, appliqué spécifiquement à l'étape de la prise du cliché, demeure parfaitement utilisable.

La gamme dynamique de la vision humaine, aussi apte à voir un ciel très lumineux, en plein jour, qu'une simple étoile, en pleine nuit, est bien plus élevée que celle du tout meilleur capteur dont nous disposons aujourd'hui puisqu'elle est, pour la première, de l'ordre de 24EV, ou diaphragmes, et de 12 à 13EV, et encore, pour le second.

Constat immédiat, et bien triste dans l'état actuel de la technologie, dans le cas d'écarts de contraste très importants que, pourtant, vous discernez avec votre œil de lynx, ils ne seront potentiellement JAMAIS INTÉGRALEMENT CAPTÉS et, donc, reproductibles puisque la mesure TTL va tenter d'en établir une moyenne fondée sur une réflexion passe-partout de 18% de votre sujet ! Une moyenne qui, comme son nom l'indique, ne peut que négliger les valeurs extrêmes avec, pour effet pervers, celui de boucher les ombres profondes et de brûler les très hautes lumières.

Sous-exposer d'un et demi à deux diaphragmes une scène très sombre ou sur-exposer des mêmes valeurs une scène particulièrement lumineuse ne consiste en rien d'autre que de pratiquer, comme Monsieur Jourdain, une forme de "zone system" sans le savoir et d'une manière empirique.

Les onze nuances de gris.


Ansel Adams avait constaté que, pour passer d'un noir absolu au blanc le plus pur, dix écarts de diaphragme étaient suffisants, aussi a-t-il découpé ces écarts de contraste en « zones » numérotées de 0 à 10 auxquelles correspondent, respectivement, le noir absolu et le blanc le plus pur. A mi-chemin, entre ces deux extrêmes, se situe la zone 5, qui n'est autre que le gris moyen (18 %) sur lequel nos cellules sont étalonnées.

Un diaphragme d'écart séparant ses deux voisines, chaque zone est deux fois moins lumineuse que celle de droite et deux fois plus que celle de gauche.

noir    gris   blanc  

A partir de maintenant, le "gris" devient quelque chose de précis qui va définir tant la luminosité que le modelé que l'on recherche pour une certaine partie, ou zone, de la scène photographiée puisque l'on peut le placer délibérément, dès la prise de vue, dans une "zone" qui va lui attribuer ses caractéristiques propres, et c'est VOUS qui allez en décider !

Caractéristiques des "zones".

Correction d'exposition
Zone  Numérotation classique Densité, nuance et texture
-5 0 0 Noir absolu
-4 1 I Noir profond sans texture, quelques nuances
-3 2 II Noir profond mais avec des détails
-2 3 III Ombres foncées, texturées et détaillées
-1 4 IV Ombres claires, nuages et feuillages foncés
0 5 V Gris moyen, ciel clair au nord, charte grise Kodak®, peaux méditerranéennes
+1 6 VI Gris clair, peaux caucasiennes moyennes
+2 7 VII Gris clair texturé, peaux nordiques
+3 8 VIII Blanc avec des détails
+4 9 IX Blanc avec quelques nuances
+5 10 X Blanc absolu, sources lumineuses, reflets spéculaires


Exemples et mise en pratique.

J'ai vous ai choisi trois clichés très caricaturaux afin d'illustrer mes propos tout en y superposant une charte grise standard, celle qui donne une exposition "standard" lorsque le sujet est "standard", or il ne l'est pas toujours.

 

Le premier est typique d'une exposition simple où l'automatisme du boîtier a parfaitement joué son rôle en exposant comme s'il s'agissait d'une charte grise à 18% de réflexion. La juxtaposition avec la plage grise d'une Colorchecker™ atteste du fait que la cellule avait toutes les raisons de n'y voir que du feu au point que je n'ai eu aucune correction à effectuer, à l'exception d'une légère adaptation de la température de couleur du fichier RAW d'origine.

La photo 2, elle, était plus délicate à réussir. Un fort contrejour, malgré un soleil hors du champ, mais sa réverbération sur la surface de l'eau était très intense or c'est ce que je voulais conserver du cliché. Une mesure, au spotmètre, sur la zone la plus lumineuse, me donnait un couple vitesse/diaphragme procurant, comme il se doit, un "gris standard à 18%" et ce n'était pas du tout ce que je souhaitais, puisque le clapotis aurait pris un ton bien triste par rapport à ce que j'avais sous les yeux. Or, selon les préceptes d'Ansel Adams, si je voulais conserver ce scintillement, il me fallait exposer en zone 8 ( VIII ) et, donc, sur-exposer de trois diaphragmes.

La photo 3, pour sa part, constitue l'exemple inverse. Une église dont je souhaitais conserver l'atmosphère propice au recueillement, en dépit des écarts de contraste fréquents dans les lieux de cultes, des ombres profondes, des rais de lumières solaires et des vitraux qui, accessoirement, étaient superbes et que je ne voulais pas brûler. J'ai pointé le spotmètre sur une partie de l'édifice dont l'ombre profonde permettait, néanmoins, de percevoir quelques détails. Si je m'en étais satisfait, le couple vitesse/diaphragme m'aurait procuré le fatidique "gris moyen" qui, en cette circonstance, aurait été trop clair et aurait tué l'ambiance. Le recours, une nouvelle fois, au "Zone System" m'a fait choisir l'exposition qui me semblait la plus adaptée, à savoir une zone 3 ( III ) et, donc, de sous-exposer de 2 diaphragmes.

Une sous-exposition qui m'a permis, d'une part, d'obtenir l'équilibre tonal que j'avais en tête mais surtout, aussi, de gagner deux stops de vitesse qui, dans un lieu sombre, sont toujours bons à prendre tout en évitant d'augmenter une sensibilité propice à une montée du "bruit"...

Conclusions.

Si on laisse de côté la zone 5, celle sur laquelle se cale spontanément notre cellule, seules les zones de 2 à 8 contiennent des détails reproductibles. Les autres parties sont importantes parce qu'elles donnent du relief et de la force à l'image, mais elles ne contiennent pas réellement d'informations lisibles. Il faut ajouter, et c'est important, que  chaque zone peut parfaitement être décalée vers une autre en jouant sur l'exposition, autrement dit, un objet noir peut très bien être interprété en tons gris plus clairs ou, inversement, un ton clair se voir assombrir selon le résultat escompté. Ne serait-ce pas la porte ouverte au "low key" ou au "high key" et, ce, d'une manière raisonnée ?

Un spotmètre couvrant 1 degré de champ coûte 600 à 700€, mais avec un minimum d'expérience et en optant pour la mesure "spot" de votre boîtier, s'il en a la possibilité, vous ferez de substantielles économies tout en ayant, à peu près, les mêmes résultats. La balle est maintenant dans votre camp, d'autant qu'avec l'avènement du "numérique", les essais, tests, réussites ou échecs sont autrement moins coûteux que du temps de l'argentique et que, surtout, le résultat est aussitôt visible sur l'écran arrière de votre boîtier...

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